martes, 24 de febrero de 2026

Aliados

 

Allied (Aliados)

Néron (L'Antéchrist)

 

Du chapitre VI de L'Antéchrist par Ernest Renan (1873).

 

 

L'incendie de Rome

La manie furieuse de Néron était arrivée à son paroxysme. C'était la plus horrible aventure que le monde eût jamais courue. L'absolue nécessité des temps avait tout livré à un seul, à l'héritier du grand nom légendaire de César; un autre régime était impossible, et les provinces, d'ordinaire, se trouvaient assez bien de celui-ci: mais il recélait un immense danger. Quand le césar perdait l'esprit, quand toutes les artères de sa pauvre tête, troublée par un pouvoir inouï, éclataient en même temps, alors c'étaient des folies sans nom. On était livré à un monstre. Nul moyen de le chasser; sa garde, composée de Germains, qui avaient tout à perdre s'il tombait, s'acharnait autour de lui; la bête acculée se baugeait et se défendait avec rage. Pour Néron, ce fut quelque chose à la fois d'épouvantable et de grotesque, de grandiose et d'absurde. Comme le césar était fort lettré, sa folie fut principalement littéraire. Les rêves de tous les siècles, tous le poëmes, toutes les légendes, Bacchus et Sardanapale, Ninus et Priam, Troie et Babylone, Homère et la fade poétique du temps, ballottaient comme un chaos dans un pauvre cerveau d'artiste médiocre, mais très-convaincu, à qui le hasard avait confié le pouvoir de réaliser toutes ses chimères. Qu'on se figure un homme à peu près aussi sensé que les héros de M. Victor Hugo, un personnage de mardi gras, un mélange de fou, de jocrisse et d'acteur, revêtu de la toute-puissance et chargé de gouverner le monde. Il n'avait pas la noire méchanceté de Domitien, l'amour du mal pou le mal; ce n'étaita pas non plus un extravagant comme Caligula; c'était un romantique consciencieux, un empereur d'opéra, un mélomane tremblant devant le parterre et le faisant trembler, ce que serait de nos jours un bourgeois dont le bon sens aurait été perverti par la lecture des poëtes modernes et qui se croirait obligé d'imiter dans sa conduite Han d'Islande et les Burgraves. Le gouvernement étant la chose pratique par excellence, le romantisme y est tout à fait déplacé. Le romantisme est chez lui dans le domaine de l'art; mais l'action est l'inverse de l'art. En ce qui touche à l'éducation d'un prince surtout, le romantisme est funeste. Sénèque, sous ce rapport, fit bien plus de mal à son élève, par son mauvais goût littéraire, que de bien par sa belle philosophie. C'était un grand esprit, un talent hors de ligne, et un homme au fond respectable, malgré plus d'une tache, mais tout gâté par la déclamation et la vanité littéraire, incapable de sentir et de raisonner sans phrases. A force d'exercer son élève  à exprimer des choses qu'il ne pensait pas, à composer d'avance des mots sublimes, il en fit un comédien jaloux, un rhéteur méchant, disant des paroles d'humanité quand il était sûr qu'on l'écoutait. Le vieux pédagogue voyait avec profondeur le mal de son temps, celui de son élève et le sien propre, quand il s'écriait dans ses moments de sincérité: Literarum intemperantia laboramus. 

Ces ridicules parurent d'abord chez Néron assez inoffensifs; le singe s'observa quelque temps et garda la pose qu'on lui avait apprise. La cruauté ne se déclara chez lui qu'après la mort d'Agrippine; elle l'envait bien vite tout entier. Chaque année maintenant est marquée par ses crime: Burrhus n'est plus, et tout le monde croit que Néron l'a tué; Octavie a quitté la terre abreuvée de honte; Sénèque est dans la retraite, attendant son arrêt à chanque heure, ne rêvant que tortures, endurcissant sa pensée à la méditation des supplices, s'évertuant à prouver que la mort est une délivrance. Tigellin maître de tout, la saturnale est complète. Néron proclame chaque jour que l'art seul doit être tenu pour quelque chose sérieuse, que toute vertu est un mensonge, que le galant homme est celui qui est franc et avoue sa complète impudeur, que le grand homme est celui qui sait abuser de tout, tout perdre, tout dépenser. Un homme vertueux est pour lui un hypocrite, un séditieux, un personnage dangereux et surtout un rival; quand il découvre quelque horrible bassesse qui donne raison à ses théories, il éprouve un accès de joie. Les dangers politiques de l'enflure et de ce faux esprit d'émulation, qui fut dès l'origine le ver rongeur de la culture latine, se dévoilaient. Le cabotin avait réussi à se donner droit de vie et de mort sur son auditoire; le dilettante menaçait les gens de la torture s'ils n'admiraient ses vers. Un monomane grisé para la gloriole littéraire, qui tourne les belles maximes qu'on lui a fait apprendre en plaisanteries de cannibale, un gamin féroce visant aux applaudissements des turlupins de carrefour, voilà le maître que l'empire subissait. On n'avait pas encore vu de pareille extravagance. Les despotes de l'Orient, terribles et graves, n'eurent point de ces fous rires, de ces débauches d'esthétique perverse. La folie de Caligula avait été courte; ce fut un accès, et puis Caligula etait surtout un bouffon; il avait vraiment de l'esprit; au contraire, la folie de celui-ci, d'ordinaire niaise, était parfois épouvantablement tragique. Ce qu'il y avait de plus horrible était de le voir, par manière de déclamation, jouer avec ses remords, en faire des matières de vers. De cet air mélodramatique qui n'appartenait qu'à lui, il se disait tourmenté par les Furies, citait des vers grecs sur les parricides. Un dieu railleur paraissait l'avoir créé pour se donner l'horrible charivari d'une nature humaine où tous les ressorts grinceraient, le spectacle obscène d'un monde épileptique, comme doit être une sarabande des singes du Congo ou une orgie sanglante d'un roi du Dahomey. 

A son exemple, tout le monde semblait pris de vertige. Il s'était formé une compagnie d'odieux espiègles, qu'on appelait les "chevaliers d'Auguste", ayant pour occupation d'applaudir les folies du césar, d'inventer pour lui des farces de rôdeurs de nuit. Nous verrons bientôt un empereur sortir de cette école. Un déluge d'imaginations de mauvais goût, de platitudes, de mots prétendus comiques, un argot nauséabond, analogue à l'esprit de nos plus petits journaux, s'abattirent sur Rome et y firent la mode. Caligula avait déjà créé ce genre funeste d'histrion impérial. Néron le prit hautement pour modèle. Ce ne fut pas assez pour lui de conduire es chars dans le cirque, de s'égosiller en public, de faire des tournées de chanteur en province, on le vit pêcher avec des filets d'or, qu'il tirait avec des cordes de pourpre, dresser lui-même ses claqueurs, mener de faux triomphes, se décerner toutes les couronnes de la Grèce antique, organiser des fêtes inouïes, jouer au théâtre des rôles sans nom.

La cause de ces aberrations était le mauvais goût du siècle, et l'importance déplacée q'on accordait à un art déclamatoire, visant à l'énorme, ne rêvant que monstruosités. En tout, ce que dominait, c'était le manque de sincérité, un genre fade comme celui des tragédies de Sénèque, l'habileté à peindre des sentiments non sentis, l'art de parler en homme vertueux sans l'être. Le gigantesque passait pour grand; l'esthétique était tout à fait dévoyée: c'était le temps des stuatues colossales, de cet art matérialiste, théâtral et faussement pathétique, dont le chef-d'œuvre est le Laocoon, admirable statue assurément, mais dont la pose est trop celle d'un premier ténor chantant son canticum, et où tout l'émotion est tirée de la douleur du corps. On ne se contentait plus de la douleur toute morale des Niobides, rayonnante de beauté; on voulait l'image de la torture physique; on s'y complaisait, comme le XVIIe siècle dans un  arbre de Puget. Les sens étaient usés; des ressources grossières, que les Grecs s'étaient à peine permises dans leurs représentations les plus populaires, devenaient l'élément essentiel de l'art. Le peuple était, à la lettre, affolé de spectacles, non de spectacles sérieux, de tragédies épurantes, mais de scènes à effet, de fantasmagories. Un goût ignoble de "tableaux vivants" s'était répandu. On ne se contentait plus de jouir en imagination des récits exquis des poëtes; on voulait voir les mythes représentés en chair, dans ce qu'ils avaient de plus féroces ou de plus obscène; on s'extasiait devant les grolupes, les attitudes des acteurs; on y cherchait des effets de statuaire. Les applaudissements de cinquante mille personnes, réunies dans une cuve immense, s'échauffant réciproquement, étaient chose si enivrante, que le souverain lui-même en venait à porter envie au cocher, au chanteur, à l'acteur; la gloire du théâtre passait pour la première de toutes. Pas un seul des empereurs dont la tête eut quelque partie faible ne sut résister à la tentation de cueillir les couronnes de ces tristes jeux. Caligula y avait laissé le peu de raison qu'il eut en partage; il passait la journée au théâtre à s'amuser avece les oisifs; plus tard, Commode, Caracalla disputeront à Néron sur ce point la palme de la folie. On fut obligé de faire des lois pour défendre aux sénateurs et aux chevaliers de descendre dans l'arène, de lutter comme gladiateurs, ou de se battre contre les bêtes. Le cirque était devenu le centre de la vie; le reste du monde ne semblait fait que pour les plaisirs de Rome. C'étaient sans cesse de nouvelles inventions plus étranges les une  que les autres, conçues et ordonnées par le chorége souverain.  Le peuple allait de fête en fête, ne parlant que de la dernière journée, attendant celle qu'on lui promettait, et finissait par être très-attaché au prince qui faisait ainsi de sa vie une bacchanale sans fin. La popularité que Néron obtint par ces honteux moyens ne saurait être mise en doute; elle suffit pour qu'après sa mort Othon ait pu arriver à l'empire en relevant son souvenir, en l'imitant, en rappelant que lui-même avait été l'un des mignons de sa coterie. 

(...)

Aliados