miércoles, 27 de mayo de 2026

David Marcia productions (..."ces dramaturges généreux et sauvages")

 Un passage de La Vie mode d'emploi (Georges Perec, p. 450-51):

...avant que David Marcia ne se décide enfin à arrêter les frais.

Il s'intéressa alors à un village de vacances installé en Tunisie dans les îles Kerkennah.  De toutes ces entreprises ce fut la seule qui aurait pu réussir: moins courues que Djerba, les îles Kerkennah offraient aux touristes le même genre d'avantages, et le village de vacances était bien équipé: on pouvait y faire aussi bien du cheval que de la voile, du ski nautique, de la chasse sous-marine, de la pêche au gros, des promenades à dos de chameau, des stages de poterie, de tissage ou de sparterie, de l'expression corporelle et du training autogène. Associé à une agence de voyages qui l'alimentait en clients près de huit mois par an, David Marcia devint directeur du village et les premiers mois tout se passa plutôt bien, jusqu'au jour où il recrute, pour animer un stage de théâtre, un comédien nommé Boris Kosciuszko.

Boris Kosciuszko était un homme d'une cinquantaine d'années, grand et maigre, avec un faciès anguleux, des pommettes saillantes, des yeux de braise. Selon sa théorie, Racine, Corneille, Molière et Shakespeare étaient des auteurs médiocres abusivement élevés au rang de génies par des metteurs en scène moutonniers et sans imagination.  Le vrai théâtre, décrétait-il, avait pour titres Venceslas de Rotrou, Manlius Capitolinus de Lafosse, Roxelane et Mustapha de Maisonneuve, Le Séducteur amoureux de Longchamps; les vrais dramaturges s'appelaient Colin d'Harleville, Dufresny, Picard, Lautier, Favart, Destouches; il en connaissait comme ça des dizaines et des dizaines, s'extasiait imperturbablement sur le beautés cachées de l'Iphigénie de Guimond de la Touche, l' Agamemnon de Népomucène Lemercier, l'Oreste d'Alfieri, la Didon de Lefranc de Pompignan, et soulignait pesamment les lourdeurs que, sur des sujets analogues ou voisins, les soi-disants Grands Classiques avaient commises. Le public cultivé de la Révolution et de l'Empire qui, Stendhal en tête, mettait sur le même plan l'Orosmane de la Zaïre de Voltaire et l'Othello de Shakespeare, ou Rhodamniste de Crébillon et Le Cid, ne s'y était pas trompé, et jusqu'au milieu du eix-neuvième siècle, les deux Corneille furent publiés ensemble et l'œuvre de Thomas appréciée au moins autant que celle de Pierre. Mais l'instruction laïque obligatoire et le centralisme bureaucratique avaient, à partir du Second Empire et de la Trosième République, écrasé ces dramaturges généreux et sauvages et imposé l'ordre débile et étriqué pompeusement baptisé classicisme. 

L'enthousiasme de Boris Kosciuszko était apparemment communicatif car quelques semaines plus tard, David Marcia annonça par voie de presse la création du Festival de Kerkennah, destié, était-il précisé, à "sauvergarder et promouvoir les trésors retrouvés de la scène". Quatre pièces étaientñannoncées: Jason d'alexandre Hardy, Inès de Castro de Lamotte-Houdar, une comédie en un acte et en verse de Boissy, Le Bobillard, toutes trois montées par Boris Kosciuszko, et Le Seigneur de Polisy, tradédie de Raimond de Guiraud dans laquelle s'était immortalisé Talma, mis en scène par le Suisse Henri Agustoni. Diverses autres manifestations étaient prévues, dont un symposium international dont le thème—le mythe des trois unités—constituait à lui seul un éclatant manifeste.

David Marcia ne lésina pas sur les moyens, escomptant que le succès du Festival rejaillirait sur le renom du village de vacances. Avec l'appui de quelques organisations et institutions, il fit bâtir un théâtre de plein air de huit cents places, et tripla le nombre de ses bungalows afin d'assurer l'hébergement des acteurs et des spectateurs.

Les acteurs vinrent en foule—il en fallait une vingtaine rien que pour jouer Junon—et il y eut également affluence de décorateurs, costumiers, éclairagistes, critiques et universitaires; par contre il y eut très peu de spectateurs payants et plusieurs répresentations furent annulées ou interrompues par ces violents orages qui éclaten fréquemment dans cette région au milieu de l'été: à la clôture du festival, David Marcia pur calculer que ses recettes s'élevaient à 98 dinars, alors que l'opération lui en avait coûté près de 30.000.

 

 

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