miércoles, 29 de octubre de 2025

Le Cosmopolite

Un passage de Le Cosmopolite, ou le Citoyen du Monde (1750), pamphlet philosophique-satirique de Jean-Louis Fougeret de Monbron. Un misanthrope qui dénonce la misanthropie, le théâtre du monde, les Anglais, et les touristes:

 

En vain les Anglais quittent leur pays et parcourent les différentes contrées de l'Europe, ils reviennent chez eux, toujours les mêmes, sombres, mélancoliques, rêveurs, et généralement misanthropes. Comme je suis né d'un tempérament à peu près semblable au leur, le plus grand fruit que j'ai tiré de mes voyages ou de mes courses est d'avoir appris à haïr par raison ce que je haïssais par instinct. Je ne savais point jadis pourquoi les hommes m'étaient odieux; l'expérience me l'a découvert. J'ai connu à mes dépens que la douceur de leur commerce n'était point une compensation des dégoûts et des désagréments qui en résultent. Je me suis paraitement convaincu que la droiture et l'humanité ne sont en tous lieux que des termes de convention, qui n'ont au fond rien de réel et de vrai; que chacun ne vit que pour soi, n'aime que soi; et que le plus honnête homme n'est, à proprement parler, qu'un habile comédien, qui possède le grand art de fourber, sous le masque imposant de la candeur et de l'équité; et par raison inverse, que le plus méchant et le plus méprisable est celui qui sait le moins se contrefaire. Voilà justement toute la différence qu'il y a entre l'honneur et la scélératesse. Quelque incontestable que puisse être cette opinion, je ne serai pas surpris qu'elle trouve peu de partisans. Les plus vicieux et les plus corrompus ont la marotte de vouloir passer pour gens de bien. L'honneur est un fard, dont ils font usage pour dérober aux yeux d'autrui leurs iniquités. Pourquoi la Nature ingrate m'a-t-elle denié le talent de cacher ainsi les miennes? Un vice ou deux de plus, je veux dire, la dissimulation et le déguisement, m'auraient mis à l'unisson du genre humain. Je serais, à la vérité, un peu plus fripon; mais quel malheur y aurait-il? J'aurais cela de commun avec tous les honnêtes gens du monde. Je joirais, comme eux, du privilège de duper le prochain en sûreté de conscience:

Mais vains souhaits! Inutiles désirs! 

C'est mon lot d'être sincère; et mon ascendant, quoi que je fasse, est de haïr les hommes à visage découvert.  J'ai déclaré plus haut que je les haïssais par instinct, sans les connaître; je déclare maintenant que je les abhorre parce que je les connais, et que je ne m'épargnerais pas moi-même, s'il nétait point de ma nature de me pardonner préférablement aux autres. J'avoue donc de bonne foi que de toutes les créatures vivantes, je suis celle que j'aime le plus sans m'en estimer davantage. La nécessité indispensable où je me trouve de vivre avec moi veut que je sois indulgent et que je supporte mes faiblesses; et comme rien ne me lie aussi étroitement avec le genre humain, on ne doit pas trouver étrange que je n'aie pas la même complaisance pour les siennes. Ces lâches égards dont les hommes trafiquent entre eux, sont des grimaces auxquelles mon cœur ne saurait se prêter. On a beau me dire qu'il faut se conformer à l'usage; je ne consentirai jamais à écouter un original qui m'ennuie, ni à caresser un faquin que je méprise, encore moins à prodiguer mon encens à quelque scélérat. Ce n'est pas que je croie mieux valoir que le reste des humains: à dieu ne plaise que ce soit ma pensée. Au contraire, j'avoue de la meilleure foi du monde que je ne vaux précisément rien; et que la seule différence qu'il y a entre les autres et moi, c'est que j'ai la hardiesse de me démasquer, et qu'ils n'osent en faire autant. 

(Le Cosmopolite, Londres, 1753, p. 42-45)

 

Romeo y Julieta en Huesca

 

Romeo y Julieta en Huesca

El teatro social de la incomunicación

 

"El teatro social de la incomunicación." Sobre Castilla del Pino y Goffman:

https://www.academia.edu/144691495/

martes, 28 de octubre de 2025

Un enemigo del pueblo

 

DSC01010 copia

Les convulsionnaires (un théâtre de la cruauté)

Le délire et la folie, transformés en théâtre de la cruauté, un spectacle choise pour les curieux et les aristocrates... D'après Diderot, dans son dialogue "Cinqmars et Derville" (1760):

Cinqmars.— Vous la rappelez-vous, cette histoire [des convulsionnaires]?

Derville.— A merveille.

Cinqmars.— Eh bien, voyons donc ce qu'elle a de si plaisant. 

Ils continuente de marcher.

Derville.— Je n'y mettrai pas les grâces du chevalier.

Cinqmars.— N'importe, contez toujours.

Derville.— Eh bien, le chevalier a été curieux d'assister à une assemblée de convulsionnaires. Il en a vu une à qui on mit un bourrelet, qui contrefaisait l'enfant, marchant sur ses genoux, et qu'on étendit ensuite sur une croix; en effet, on la crucifia, on lu perça de clous les pieds et les mains; son visage se couvrit d'une sueur froide, elle tomba en convulsion. Au milieu de ses tourments, elle demandait du bonbon, à faire dodo, et mille autres extravagances que je ne me rappelle pas. Détachée de la croix, elle caressait avec ses mains, encore ensanglantées, le visage et les bras des spectaturs... et l'embarras de Mme de Kinski... et les mines du chevalier en les contrafaisant, vous les rappelez-vous?

Cinqmars.— Oui, mais vous ne riez plus.

Derville, étonné et embarrassé.— Plaît-il?

Cinqmars.— Vous ne riez plus; ce fait ne vous paraît donc plus si plaisant?

Derville.— C'est que la façon de conter fait tout. Je vous l'avais bien dit, cela n'a pas le même sel.

Cinqmars, en lui prenant la main.—Ce n'est pas cela, mon ami; l'évaporation générale à laquelle on participe sans s'en apercevoir à la fin d'un repas bruyant, nous ôte souvent la faculté de réfléchir; et le rire déplacé ou inconsidéré en est la suite, quand il ne vient pas d'un vice du cœur. Vous me paraissiez tous vis-à-vis du chevalier, lorsqu'il contrefaisait les convulsionnaires, comme des gens qui iraient aux Petites-Maisons [l'hôpital des fous] par partie de plaisir, repaître leur férocité du tableau de la misère et de la faiblesse humaines. Comment, morbleu, vous n'êtes affecté que du ridicule de cette indécente pantomime, et vous ne voyez pas que le délire et l'aliénation de ces têtes fanatiques les rendent cruels et homicides envers eux et leurs semblables?

Derville.— J'en conviens; mais au diable, si je puis les plaindre à un certain point. C'est un genre de bonheur qu'ils ont choisi.  

Cinqmars.— Soit. Mais la cause de ce choix est absurde!... Ne tient-il  pas au dérangement des organes, et par conséquent à la faiblesse de notre nature?... Une fibre plus ou moins tendue... Tenez, un de vos éclats de rire immodérés pouvait vous rendre aussi à plaindre... ou aussi plaisant qu'eux.

Derville.— D'accord.

Cinqmars.— Et les conséquences, monsieur, les conséquences! y avez-vous pensé? Croyez-vous que le fanatisme poussé à ce degré se borne à faire pitié aux uns, et à exciter le mépris ou le rire des autres? Tien ne se communique plus vite, rien n'excite plus de fermentation que cette chaleur de tête... Un homme parvenu à se faire un jeu des tourments, et même de sa vie, sera-t-il fort occupé du bonheur et de la conservation de ses semblables? Et si son voisin, son ennemi surtout, a des opinions différentes; s'il les croit nuisibles, dangereuses; voyez-vous où cela mène? Riez donc, morbleu, riez si vous en avez le courage.

(...) 

  

 

 

Vivir y morir en San Crispín